Après vous avoir parlé des procès pour criminal conversation, j'aimerais vous emmener dans un autre coin sombre et surprenant des coutumes de la Régence anglaise : le wife selling. Littéralement : vendre sa femme.

Cela vous choque ? Je ne peux que comprendre, vu que je l’étais moi-même.

Et pourtant, cette pratique dit énormément sur la société anglaise du début du XIXe siècle, sur ses inégalités criantes et sur la façon dont les classes populaires trouvaient des solutions là où la loi leur fermait toutes les portes.

Le mariage sous la Régence : une prison juridique pour les femmes

Pour comprendre le wife selling, il faut d'abord comprendre ce que représentait le mariage en Angleterre autour de 1808, en pleine époque de la Régence. Épouser un homme, c'était juridiquement disparaître.

Sous le principe de la coverture, la femme mariée perdait une grande partie de son autonomie juridique : son identité légale était largement absorbée par celle de son mari, ce qui limitait notamment sa capacité à posséder des biens, conclure des contrats ou agir en justice de manière indépendante. Juridiquement, le mariage ressemblait donc moins à l'union de deux individus qu'à l'absorption de l'un par l'autre.

Mais alors, que faire quand, en plus de cela, l'amour n'était pas au rendez-vous ?

Divorcer relevait pratiquement du privilège. Obtenir un véritable divorce nécessitait une loi privée votée par le Parlement, une procédure longue et extrêmement coûteuse, réservée à la haute aristocratie et aux plus riches propriétaires terriens. Pour les classes populaires, le mariage était donc souvent une impasse juridique totale. Une fois unis, on l'était pour la vie, qu'on le veuille ou non.

C'est précisément dans ce contexte qu'est apparue une coutume à peine croyable : le wife selling.

Une cérémonie publique, souvent arrangée à l'avance

Fermez les yeux et imaginez, avec horreur, forcément. Un jour de grande affluence au marché, le mari attachait à son épouse une corde ou un simple ruban. Là, devant les habitants du village, il se perchait sur une charrette ou un banc, et annonçait qu'il mettait sa femme en vente. Selon les cas, il vantait ses qualités ou énumérait ses défauts, sous les rires ou les murmures de la foule.

La transaction elle-même était souvent symbolique : quelques shillings, une pièce d'argent, une pinte de bière ou un repas offert à l'auberge suffisaient à conclure l'affaire.

Mais voilà ce qui rend cette coutume encore plus étrange, et d'une certaine manière plus humaine qu'il n'y paraît : ces ventes étaient souvent arrangées à l'avance. L'acheteur était parfois l'homme avec lequel la femme souhaitait refaire sa vie. La cérémonie publique ne faisait qu'officialiser, aux yeux de la communauté, ce qui était déjà décidé entre les parties. Elle marquait la fin d'un mariage et le début d'un autre, dans un monde où les classes populaires n'avaient aucun accès au divorce légal.

Des cas documentés dans la presse de l'époque

Aussi incroyable que cela puisse paraître, de nombreux cas ont été documentés et relatés dans la presse anglaise, souvent avec beaucoup d'ironie.

Le 11 mars 1808, à Sheffield, un homme conduisit son épouse au marché public et annonça à la foule qu'il venait vendre sa vache. Un boucher local fit office de commissaire-priseur, et la vente fut conclue pour une guinée.

Quelques semaines plus tard, le 27 mars 1808, à Brighton, une autre épouse fut vendue publiquement à un pêcheur. Le prix ? Vingt shillings et un mousqueton.

Ces anecdotes, relatées avec un détachement narquois dans les journaux, témoignent d'une réalité sociale bien éloignée de l'image policée que nous associons aujourd'hui à la Régence anglaise.

Les autorités fermaient les yeux… presque toujours

Que faisaient donc les autorités face à ces pratiques ? La réponse est plus nuancée qu'on pourrait le croire.

En théorie, le wife selling n'avait aucune valeur juridique. La loi anglaise ne reconnaissait pas ce type de transaction, et seul un véritable divorce pouvait mettre fin à un mariage.

Dans les faits, les autorités locales fermaient souvent les yeux. Beaucoup de magistrats considéraient qu'il valait mieux laisser un couple se séparer à l'amiable que de provoquer des conflits ou des situations d'abandon qui auraient fini à la charge de la paroisse. Une logique pragmatique, et révélatrice des priorités de l'époque.

Tout dépendait donc du lieu, du contexte et du magistrat concerné. Certaines ventes passèrent totalement inaperçues, tandis que d'autres provoquèrent l'intervention des autorités. Le wife selling était une pratique illégale, mais fréquemment tolérée.

Jusqu'à la littérature

La pratique était suffisamment connue pour entrer dans la littérature. En 1886, Thomas Hardy en fit le point de départ de son célèbre roman Le Maire de Casterbridge. Son héros, Michael Henchard, vend sa femme lors d'une foire agricole après avoir trop bu, un geste impulsif qui le poursuivra toute sa vie et constituera le ressort tragique du roman. Hardy ne présentait pas cette scène comme une aberration incompréhensible : il savait que ses lecteurs en avaient au moins entendu parler.

Une découverte que je ne pouvais pas garder pour moi

Voilà une des nombreuses découvertes que j'ai faites au fil de mes recherches sur les événements et les coutumes de la Régence anglaise. Je ne l'ai finalement pas utilisée dans mon roman. Me ferez-vous l'honneur, Lord Aylesbury ? mais je trouvais cette coutume trop étonnante pour ne pas la partager avec vous.

Ces pratiques, si éloignées de nos repères contemporains, témoignent de la complexité de la société anglaise sous la Régence, prise entre des lois rigides et les réalités du quotidien des classes populaires.

Le wife selling n'était pas une bizarrerie isolée : c'était une réponse pragmatique, façonnée par des hommes et des femmes qui cherchaient simplement à reprendre le cours de leur vie.

C'est précisément ce type de découvertes qui nourrit mon écriture. Comprendre ces femmes, leurs contraintes, leurs stratégies, c'est ce qui me permet de donner vie à des héroïnes ancrées dans leur époque, avec toute la complexité que cela suppose.

Alors, aviez-vous déjà entendu parler du wife selling ?


Pour aller plus loin 

https://www.history.com/articles/england-divorce-18th-century-wife-auction

https://bradfordmuseums.org/wife-selling-in-victorian-bradford/

https://susannaives.com/wordpress/2016/05/regency-era-wife-selling/