Avez-vous déjà entendu parler du « Derek Craven Day » ?

Chaque année, le 4 février, des milliers de lectrices de romance historique célèbrent… un personnage fictif.

Oui, vous avez bien lu.

Depuis la publication de La Loterie de l'amour en 1994, Derek Craven (Lisa Kleypas) possède sa propre journée. Sur le site qui lui est consacré, on peut même lire cette affirmation sans appel : « Derek Craven changed the romance hero game when he burst on the scene in 1994. » En d'autres termes, son apparition aurait changé à jamais la manière d'écrire les héros de romance.

Avouez que ce n'est pas banal.

Après tout, combien de personnages de fiction peuvent se vanter d'avoir inspiré une journée célébrée chaque année par leurs lectrices ? Nous sommes même prêtes à organiser une véritable fête en leur honneur. En tant qu'auteure de romance historique, je nourris un espoir un peu fou : voir un jour Lord Aylesbury rejoindre, à son tour, le panthéon des héros que les lectrices refusent d'oublier.

Pourquoi un tel engouement ?

Pourquoi certains héros deviennent-ils de véritables légendes de la romance historique, tandis que d'autres disparaissent de notre mémoire sitôt le livre refermé ?

La réponse est bien moins évidente qu'il n'y paraît.

La première erreur consiste à croire que nous tombons amoureuses d'un titre de noblesse, d'une immense fortune ou d'un visage séduisant. Bien sûr, un duc particulièrement charismatique ne nuit jamais à une histoire. Mais s'il suffisait d'être beau, riche et célibataire pour devenir un héros inoubliable, tous les romans de romance historique produiraient le même effet. Or, ce n'est manifestement pas le cas.

Ce qui nous marque, ce n'est pas la perfection. C'est la personnalité.

Prenons Andrew Rokesby (Julia Quinn). Dans sa propre famille, il passe volontiers pour le boute-en-train de service. On le croit frivole, insouciant, incapable de sérieux. Pourtant, derrière cette façade se cache un homme profondément loyal, dont l'air canaille, l'humour décalé et la sincérité désarmante composent un charme auquel il devient bien difficile de résister.

À l'opposé, Gabriel, marquis de Ralston (Sarah MacLean), entre en scène avec tous les attributs du libertin que les mères de famille recommanderaient d'éviter. Arrogant, sûr de lui, parfaitement conscient de son pouvoir de séduction, il semble d'abord incarner tout ce qu'une héroïne raisonnable devrait fuir. Et pourtant, Sarah MacLean parvient progressivement à révéler un homme capable d'aimer avec une intensité qui bouleverse autant l'héroïne que les lectrices.

Eloisa James emprunte un chemin encore différent avec Raphaël, duc de Holbrook (Eloisa James). Célibataire endurci et alcoolique repenti, il lutte moins contre le monde que contre lui-même. Son histoire n'est pas celle d'un aristocrate venant sauver une héroïne, mais celle d'un homme qui tente de se reconstruire. Cette fragilité, loin de l'affaiblir, le rend profondément humain.

Simon Rain (Celeste Bradley) démontre quant à lui qu'un héros peut captiver sans jamais tout dévoiler. Son intelligence, son goût du secret et les multiples facettes de sa personnalité entretiennent le mystère tout au long du récit. Mais, là encore, la fascination retombe vite. Ce qui reste, c'est l'homme qui se révèle peu à peu derrière le masque.

À première vue, ces héros semblent n'avoir presque rien en commun. Pourtant, ils partagent tous une caractéristique essentielle : aucun n'a été imaginé pour être parfait.

Ils commettent des erreurs. Ils doutent. Ils échouent parfois. Ils portent leurs blessures avec plus ou moins d'élégance. Surtout, ils évoluent.

Et c'est peut-être là que réside le véritable secret des grands héros de romance historique.

Ils ne tombent pas amoureux d'une héroïne uniquement parce qu'elle est belle. Ils admirent son intelligence, sa force de caractère, son indépendance ou son courage. Ils rencontrent une femme capable de les déstabiliser, de les faire réfléchir, parfois même de remettre en question leurs certitudes.

Les plus grands héros de romance historique partagent d'ailleurs un trait remarquable : ils savent voir l'héroïne pour ce qu'elle est réellement. Ils perçoivent sa force lorsqu'elle doute, son courage lorsqu'elle vacille, sa valeur lorsque le reste du monde la sous-estime. Ils tombent amoureux de la femme qu'elle est, mais aussi de celle qu'elle n'ose pas encore devenir.

L'histoire d'amour ne transforme donc pas seulement l'héroïne : elle transforme aussi le héros.

C'est précisément cette évolution qui les rend si crédibles. Ils ne sont pas des princes charmants figés dans un idéal inaccessible. Ce sont des hommes qui apprennent à aimer, qui acceptent de reconnaître leurs erreurs et qui deviennent meilleurs au contact de la femme qu'ils ont choisie.

Est-ce un hasard si la romance historique regorge de personnages masculins aussi mémorables ?

Probablement pas.

Depuis Jane Austen jusqu'à Lisa Kleypas, Julia Quinn, Sarah MacLean, Eloisa James ou Celeste Bradley, ce sont majoritairement des femmes qui écrivent pour un lectorat féminin. Elles savent instinctivement que le véritable fantasme n'est pas celui d'un homme parfait, mais celui d'un homme profondément humain. Un homme capable d'aimer avec sincérité, de respecter la femme qu'il a choisie et d'accepter de grandir à ses côtés.

Au fond, si Derek Craven (Lisa Kleypas) possède aujourd'hui sa propre journée, ce n'est ni parce qu'il est riche, ni parce qu'il dirige le club de jeu le plus prestigieux de Londres. C'est parce que Lisa Kleypas a réussi ce que toutes les autrices de romance historique rêvent secrètement d'accomplir : créer un héros qui, malgré toutes ses tares, a réussi à aimer sans retenue, allant jusqu'à renoncer à la femme qu'il aimait, avant de mettre finalement son cœur à nu pour elle. Pas étonnant qu'il continue à vivre dans celui de ses lectrices, longtemps après que la dernière page a été tournée.

Pour conclure, je serais tentée de dire que c'est la romance historique qui nous fait tomber amoureuses d'hommes qui n'existent pas, mais… ce serait peut-être un peu présomptueux de croire qu'il n'existe pas de tels hommes dans d'autres genres littéraires. La romantasy, elle aussi, sait donner naissance à des héros inoubliables. Une petite pensée, donc, pour Rhysand, Cassian et Hunt Athalar (Sarah J. Maas), pour ne citer qu'eux.

La vérité, c'est que tant qu'une femme prendra sa plume pour écrire de la romance, nous tomberons irrémédiablement amoureuses.


Pour aller plus loin : 

https://fatedmates.net/derek-craven-day

Le club des menteurs, tome 1 : L'espion de la couronne, Celeste Bradley

La Chronique des Rokesby, tome 3 : L'autre Mlle Bridgerton, Julia Quinn

Les sœurs Essex, tome 3 : Le duc apprivoisé, Eloisa James

Gamblers, tome 2 : La loterie de l'amour, Lisa Kleypas

Pour les références Romantasy : les séries ACOTAR et Crescent City (Sarah J. Maas)