Ne soyez pas surpris, voyons. Il s'agit là d'un fait historique, documenté et largement répandu à l'époque de la Régence. Laissez-moi vous en dire plus.
Tout commence avec un médecin visionnaire, ou du moins très convaincant : le Dr Richard Russell. En 1750, il publie une "Dissertation sur l'usage de l'eau de mer dans les maladies des glandes", dans laquelle il soutient que l'eau de mer serait capable de guérir à peu près tous les maux, et même la folie.
Sa méthode ?
L'attaquer de l'extérieur par des bains, et de l'intérieur en ingérant directement l'eau de mer.
La théorie met quelques décennies à s'imposer, mais c'est sous la Régence qu'elle atteint son apogée, portée par une haute société londonienne toujours à la recherche de la prochaine grande mode santé. Et comme rien n'est jamais trop raffiné pour ces messieurs-dames, on ne se contente pas de boire de l'eau salée dans un gobelet. Non, non. On élabore.
L'eau de mer à toutes les sauces… ou presque
Les apothicaires et médecins des stations balnéaires rivalisent d'imagination pour rendre la chose supportable, et plusieurs recettes circulent alors dans la bonne société :
● L'eau de mer au lait : le mélange le plus répandu, sans doute parce qu'il était le moins susceptible de provoquer une rébellion gastrique immédiate.
● L'eau de mer à la bière : le favori des gentlemen, qui appréciaient que les notes amères du malt et du houblon viennent couvrir le goût iodé du breuvage.
● Le Porto Marin : pour ceux qui refusaient de souffrir sans élégance, un mariage d'eau de mer et de Porto ou de Madère.
● Le sirop de miel : l'option la plus douce, adoucie avec du miel ou du jus de fruits, pour ceux qui avaient décidément trop de bon sens pour apprécier les trois premières.
Cela vous donne-t-il soif ? Peut-être moins si vous appreniez que la dose journalière recommandée oscillait entre une et trois pintes, soit jusqu'à 1,5 litre, à absorber le matin et à jeun, au saut du lit.
Une eau de mer qui se mérite
Mais attention : toutes les eaux de mer ne se valaient pas. L'eau côtière, tiède et stagnante près du rivage, était jugée impure et sans vertu. Il fallait la puiser au large, là où elle est froide, dense et chargée en sel. Cette contrainte logistique donna naissance à une première profession à part entière : les puiseurs d'eau. Chaque matin, ces hommes prenaient le large à la rame pour rapporter en bouteilles de grès scellées l'eau précieuse destinée aux chambres des curistes fortunés.
Mais ce n'est pas tout. Une fois que votre eau avait fait le voyage depuis le large jusqu'à votre chambre, il fallait encore se résoudre à entrer dans les vagues, et ce n'était pas toujours une démarche volontaire. C'est là qu'intervenaient les Dippers, des femmes d'une robustesse remarquable, spécialement engagées pour accompagner les baigneurs récalcitrants jusqu'à la mer, et au besoin les y plonger de force.
Essayez d'imaginer la scène : une comtesse en robe de bain, cramponnée au bord de sa cabine, et une Dipper décidée à faire son travail jusqu'au bout.
À Brighton, faites comme le Prince Régent !
J'ai inventé le dicton, mais il décrit assez fidèlement la réalité.
C'est en grande partie grâce au futur George IV que Brighton s'est hissée au rang de capitale de la cure marine. Souffrant de gonflements des ganglions du cou, ses médecins lui prescrivent un séjour à Brighton. Il tombe amoureux de la ville, y fait construire l'extravagant Royal Pavilion, et sa présence fait le reste : toute la haute société britannique afflue. Ne pas boire son verre d'eau de mer au petit déjeuner devient alors presque une marque de vulgarité.
La cure marine a aussi inspiré les autrices de romance !
Tessa Dare y a consacré une série entière, Spindle Cove, dans laquelle un village balnéaire fictif du Sussex accueille des jeunes femmes envoyées par leurs familles pour soigner leurs "nerfs" grâce au bon air marin, et où les héroïnes déploient des trésors d'ingéniosité pour échapper à leur pinte d'eau salée matinale.
Jane Austen elle-même, dans son roman inachevé Sanditon, se moquait déjà avec une malice délicieuse de ses contemporains et de leur obsession pour les stations balnéaires et leurs remèdes douteux.
Les bathing machines, les dippers, les grimaces au moment d'avaler le breuvage du matin : autant de ressorts comiques et romantiques que les autrices ont su exploiter avec bonheur. Preuve que certains détails historiques sont décidément trop savoureux pour rester dans les livres de médecine.
Eau de mer, vin de Madère, bière… Quel breuvage était le préféré des Anglais à l'époque de la Régence ?
Si la cure d'eau de mer était le remède à la mode pour quelques semaines de villégiature, la vraie boisson nationale anglaise, celle qu'on consommait du matin au soir, à la ville comme à la campagne, par les lords comme par leurs valets, c'était la bière. Et pas par gourmandise : à l'époque de la Régence, l'eau des villes était si contaminée que boire de la bière était tout simplement une question de survie. On brassait même à Eton pour approvisionner les élèves. L'eau de mer sauvait peut-être les ganglions du Prince Régent, mais c'est la bière qui faisait tourner l'Angleterre.
Dans mon roman, récemment publié, Me ferez-vous l'honneur, Lord Aylesbury ? Lady Sophia et Lord Aylesbury se retrouvent liés par la bière bien avant de l'être par le reste. Deux brasseries, un choc de volontés, et une rencontre dans la brasserie du comte qui aurait pu faire chauffer le malt sans four.
Mais la question reste ouverte : quelle boisson à l’eau de mer seriez-vous tenté(e) d'essayer ?
Livres cités :
Tessa Dare : la saga « Les demoiselles de Spindle Cove » (tome 1 : un moment d'abandon, éditions J'ai lu).
Jane Austen & Janet Shapiro : Sanditon, éditions Hauteville, disponible en grand format ou poche
Alma Kelis, Me ferez-vous l'honneur, Lord Aylesbury ?