Si vous lisez des romances historiques, vous avez forcément déjà croisé un bouquet porteur de messages secrets. Une rose pour l'amour, une primevère pour la fidélité, un chèvrefeuille pour l'attachement… Les fleurs semblent parler leur propre langue.
Les séries comme Bridgerton, mais aussi de nombreux romans se déroulant sous la Régence ou à l'époque victorienne, ont largement contribué à ancrer cette image dans notre imaginaire. Mais était-ce vraiment ainsi que l'on se déclarait sous la Régence anglaise ? Le célèbre langage des fleurs existait-il déjà lorsque Jane Austen écrivait ses romans ?
La réponse est plus nuancée et, à mon avis, encore plus romantique.
Les fleurs étaient partout dans la vie des jeunes femmes
Sous la Régence, les fleurs occupaient une place bien plus importante que celle de simples éléments décoratifs.
Parmi les accomplishments Regency attendus d'une jeune femme bien née, la botanique tenait une place particulière. Savoir identifier une plante, constituer un herbier ou réaliser une illustration botanique précise était considéré comme une marque d'éducation et de raffinement. À une époque où les universités restaient fermées aux femmes, cette passion pour le végétal représentait même une forme discrète d'accès au savoir scientifique.
C'est ce qui rend le sujet de la femme et de la botanique au 19ᵉ siècle si fascinant : derrière les aquarelles délicates se cachait une véritable curiosité intellectuelle.
Les fleurs jouaient également un rôle essentiel dans la cour
Imaginez la scène : vous revenez d'un bal particulièrement réussi. Le lendemain matin, la sonnette retentit. Un domestique apporte un bouquet envoyé par un prétendant. La famille entière l'examine. Les fleurs sont-elles fraîches ? Rares ? Élégantes ? Une orchidée exotique ou une plante difficile à obtenir signalait immédiatement une fortune considérable. Le bouquet était déjà un message, même sans code secret.
Et puis il y avait le nosegay, parfois appelé tussy mussy. Ces petits bouquets ronds étaient portés au bal, fixés au corset ou au poignet. Accepter qu'un gentleman y ajoute une fleur ou lui offrir une tige au moment de prendre congé pouvait être perçu comme un signe d'intérêt tout à fait clair. Pas besoin de dictionnaire pour comprendre l'intention. Pourtant, il finit par arriver !
En 1819, plus précisément
Voici la partie qui surprend souvent les lectrices de romance Regency.
Le système codifié que nous associons aujourd'hui au langage des fleurs n'était pas encore pleinement installé au début du XIXᵉ siècle. La floriographie existe déjà sous forme d'inspiration et de mode naissante, mais le grand tournant intervient en 1819 avec la publication du livre de Charlotte de la Tour, qui contribue à formaliser ces correspondances symboliques entre fleurs et sentiments.
Autrement dit, en 1808, année où se déroule l'univers de Me ferez-vous l'honneur, Lord Aylesbury ?, les fleurs communiquent davantage par leur présence, leur qualité et le contexte dans lequel elles sont offertes que par un lexique universellement partagé.
N'est-ce pas encore plus romantique ? La séduction ne s'était pas mise en pause, attendant un dictionnaire. Elle avait simplement d'autres règles.
Mais alors, comment se faisait réellement la cour ?
C'est dans les attitudes et les comportements qu'on pouvait trouver la réponse.
La manière de présenter un bouquet pouvait modifier son sens. Offrir les fleurs de la main droite signifiait l'approbation ; de la main gauche, le refus. Plus étonnant encore : présenter un bouquet à l'envers pouvait inverser la signification du message. Vous imaginez le stress d'un jeune prétendant distrait ?
Quelques associations symboliques circulaient déjà. Le chèvrefeuille évoquait les liens amoureux. La primevère représentait la constance. Le souci pouvait exprimer le chagrin d'un amour impossible. Quant à la rose rouge, elle restait déjà associée à l'amour passionné.
Cette tradition apparaît souvent dans la romance historique. Les lectrices de Les Trésors de Daphné de Laura Lee Guhrke se souviendront peut-être de ce délicieux moment où un héros offre à l'héroïne le fameux dictionnaire des fleurs du 19ᵉ siècle inspiré de Charlotte de la Tour avant de lui envoyer des bouquets codés. Une manière charmante de transformer chaque livraison florale en conversation secrète. C'est un livre qui m'a beaucoup marquée, parce que l'auteure a réussi à construire son fil conducteur autour de l'œuvre de Mme de la Tour, jusqu'à la fin.
Les lectrices des Chroniques de Bridgerton se rappelleront sans doute la scène où Francesca découvre son salon envahi de fleurs après son entrée dans le monde. Le geste est flatteur autant qu'envahissant.
Dans mon roman, Lady Sophia connaît elle aussi ce moment si typiquement Regency. Mais lorsqu'elle découvre son salon débordant de bouquets après sa première apparition dans le monde, aucun dictionnaire n'est nécessaire pour comprendre le message : elle est devenue le centre de toutes les attentions.
Et vous, si vous aviez vécu en 1808, quel bouquet auriez-vous préféré recevoir au lendemain d'un bal ?
Pour aller plus loin
La Tour, C. de. (1819). Le langage des fleurs. Audot. Consulté en ligne sur Internet Archive : archive.org
Retrouvez cette trame florale dans le roman de Laura Lee Guhrke, Les trésors de Daphné (éditions J'ai Lu).
Le tome consacré à Francesca Bridgerton par Julia Quinn (disponible chez Éditions J'ai Lu)