Je profite de notre bonne vieille rentrée scolaire pour vous parler de celle qui se déroulait à l’ère de la Régence anglaise.

Ou plutôt, de celle qui n’avait pas lieu. Du tout. Je m’explique…

Entre 1811 et 1820, pas de date nationale fixée sur un calendrier, pas de listes de fournitures, pas de photo devant le portail de l’école et, fort heureusement pour tout le monde, pas de groupe de parents capable de débattre pendant quarante-sept messages de la couleur réglementaire d’un cahier.

L’éducation ne relevait pas encore d’un système public organisé. Elle dépendait avant tout de votre naissance, de la fortune de vos parents et de votre sexe. La rentrée de la Régence n’avait donc rien d’universel. C’était un privilège.

L’éducation à l’ère de la Régence

Les fils de l’aristocratie et de la gentry commençaient généralement leur éducation à la maison. Une gouvernante d’enfants ou un précepteur leur apprenait à lire, écrire, compter et, idéalement, à ne pas jeter leur pain au chien durant le dîner. Puis, vers dix, onze ou douze ans, certains partaient en pension. 

Eton, Harrow, Winchester, Westminster ou Rugby étaient les grandes Public Schools. Attention au faux ami : elles n’avaient rien de « public » au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Elles étaient privées, coûteuses et réservées à une élite très étroite.

On y étudiait surtout le latin et le grec, la grammaire, la traduction, la rhétorique et les auteurs anciens. Les mathématiques et les sciences existaient, mais elles ne faisaient clairement pas battre le cœur de l’institution. L’objectif était de former de futurs gentlemen : hommes d’Église, avocats, propriétaires terriens ou parlementaires. Ou, à défaut, jeunes hommes suffisamment sûrs d’eux pour parler comme s’ils avaient lu Cicéron au petit-déjeuner.

Les fils de commerçants, de médecins ou de clercs recevaient souvent une instruction plus pratique : comptabilité, mathématiques appliquées, écriture commerciale, français moderne. Des connaissances très utiles lorsqu’il fallait réellement gagner sa vie.

Pour les enfants des classes populaires, l’école n’était ni garantie ni régulière. Beaucoup travaillaient déjà aux champs, dans les ateliers, les maisons ou les manufactures. Les Sunday Schools, organisées le dimanche par des associations religieuses, représentaient parfois leur seule occasion d’apprendre à lire, souvent à partir de textes bibliques.

Quant aux jeunes filles, leur éducation variait tout autant selon la fortune familiale. Les plus aisées étaient instruites à domicile ; d’autres fréquentaient des pensionnats privés. Mais l’objectif restait fort différent de celui des garçons.

L’éducation d’une jeune lady

Une jeune lady devait être accomplie.

Voilà un mot très élégant qui cachait un programme assez redoutable : apprendre le français, l’histoire, la géographie, un peu de calcul, jouer du piano-forte ou de la harpe, chanter, dessiner, peindre à l’aquarelle, danser, recevoir des invités et converser avec grâce.

Les familles fortunées engageaient une gouvernante résidente, souvent une femme instruite mais sans fortune. Des maîtres extérieurs pouvaient ensuite compléter l’éducation des jeunes filles : musique, dessin, danse et maintien. Car il ne suffisait pas d’être intelligente. Il fallait surtout savoir le paraître juste assez… sans jamais risquer d’être considérée comme trop savante.

Le but n’était pas de les rendre sottes, bien sûr. Il était de les rendre agréables, cultivées et parfaitement présentables, tout en évitant qu’elles deviennent trop ambitieuses, trop indépendantes ou trop encombrantes intellectuellement. Autant dire que c'était une ligne de crête particulièrement étroite.

Les exceptions existaient. Certaines femmes lisaient énormément, écrivaient, maîtrisaient plusieurs langues ou s’intéressaient aux sciences et aux grandes idées de leur temps. Mais cela dépendait entièrement de leur entourage, de la bibliothèque familiale et de la liberté qu’on leur accordait. 

Ce n’était ni un droit ni un parcours prévu pour elles, quant à l'université… elle leur était simplement fermée.

Le scandale n’est jamais loin

Dans l’Angleterre de la Régence, l’un des piliers de l’éducation était la discipline. Stricte, féroce et dispensée aussi bien par le personnel que par les élèves les plus âgés. Ces derniers pouvaient employer des cannes pour « discipliner » les plus jeunes qui auraient transgressé les règles.

Des cannes qui ont provoqué une révolte… et pas dans le but de s'en libérer.

À Harrow School, en 1808, les élèves se soulevèrent après que le directeur George Butler eut décidé de limiter les pouvoirs disciplinaires des monitors, ces élèves plus âgés chargés d’encadrer les autres. Il leur retira notamment leurs cannes. Les garçons répondirent par une grève de quatre jours.

Voilà donc des adolescents furieux, non pas parce qu’on leur avait confisqué une console ou interdit de sortir, mais parce qu’on les empêchait de distribuer eux-mêmes les corrections. Je ne peux m’empêcher de m’interroger : si Lord Byron n’avait pas quitté Harrow trois ans plus tôt, aurait-il participé à la grève ?

À Winchester College, la révolte de 1818 fut encore plus spectaculaire. Des élèves armés de haches retinrent le directeur dans ses appartements pendant toute une nuit. L’armée dut intervenir et vingt-six garçons furent expulsés. Parmi les mutins se trouvait Charles Bridges Knight, alors âgé de quinze ans et neveu de Jane Austen. Il participa à la prise des clés de l’établissement, qui permit aux élèves d’en verrouiller les accès. Il échappa à l’expulsion, mais sa famille lui adressa une lettre très sévère pour lui reprocher « la folie et l’impropriété de son comportement ».

Même chez les Austen, donc, tous les adolescents ne passaient pas leur temps à lire tranquillement au coin du feu. Si sa tante n’était pas déjà décédée à l’époque, je parie qu’elle aurait trouvé le moyen de l’inclure dans l’un de ses romans.

Les scandales autour de l’éducation des jeunes filles avaient, eux, une autre forme

En 1810, à Édimbourg, Marianne Woods et Jane Pirie dirigeaient un pensionnat privé lorsqu’une élève les accusa d’entretenir une relation intime. Sa grand-mère retira aussitôt l’enfant de l’école et alerta les autres familles. En quelques jours, toutes les pensionnaires étaient parties.

Les deux enseignantes intentèrent un procès en diffamation et finirent par obtenir gain de cause. Mais leur école était déjà détruite, et leur réputation avec elle. Pour une directrice de pensionnat, il ne suffisait donc pas de veiller aux leçons de français et aux gammes de piano-forte. Il fallait aussi survivre au moindre bruit de couloir. 

Et, à cette époque, un bruit de couloir pouvait ruiner une vie.

L’éducation dans la romance historique

Il y a une raison pour laquelle nous aimons tant les héroïnes de romance historique qui lisent trop, posent trop de questions ou préfèrent les fossiles aux morceaux de harpe. Elles évoluent dans un monde où l’éducation des jeunes filles devait les rendre agréables, cultivées et accomplies… sans jamais les rendre trop ambitieuses, que Dieu nous en garde !

Jane Austen avait déjà parfaitement saisi cette contradiction dans Emma.

Harriet Smith fréquente l’école de Mrs. Goddard, un pensionnat tout ce qu’il y a de plus respectable, où les jeunes filles acquièrent une quantité raisonnable d’accomplissements et une petite éducation. Juste assez pour être présentables dans la société, mais pas suffisamment pour revenir « prodiges », comme le précise Austen avec son ironie délicieuse.

Jane Fairfax, elle, est brillante, musicienne accomplie et bien mieux instruite qu’Emma Woodhouse. Pourtant, faute de fortune, son avenir paraît tout tracé : devenir gouvernante. Son talent ne lui ouvre pas toutes les portes ; il lui permet seulement d’espérer travailler avec dignité.

Emma, de son côté, peut apprendre, dessiner, jouer de la musique et abandonner ses leçons quand bon lui semble, sans jamais craindre d’avoir à en vivre. L’éducation n’a donc pas la même valeur selon la jeune femme qui la reçoit.

C’est aussi ce que raconte The Education of Portia, de Lesley-Anne McLeod. Portia Crossmichael dirige près de Londres une école pour jeunes filles. Lorsqu’un vicomte lui confie ses trois filles, leurs conceptions de l’éducation se heurtent : là où il attend surtout des jeunes ladies bien élevées, Portia défend une instruction plus solide et plus ambitieuse.

C'est aussi là que réside toute la beauté de la romance historique : elle ne prétend pas que toutes les jeunes femmes de la Régence étaient secrètement des scientifiques, des espionnes ou des rebelles prêtes à fuir un bal par la fenêtre. En revanche, elle leur rend ce que leur époque leur refusait souvent… le droit de vouloir apprendre pour elles-mêmes.

Pour prolonger la lecture

Sources historiques