En ma qualité d'auteure de romance historique, j'essaie autant que possible d'ancrer mes histoires dans la réalité de l'époque. Je mène donc beaucoup de recherches sur les périodes qui servent de cadre à mes intrigues.

Les événements de Me ferez-vous l'honneur, Lord Aylesbury ? se déroulant en 1808, durant les mois de juin et de juillet, j'ai pris plaisir à noter plusieurs faits historiques que je n'ai pas forcément utilisés dans mon roman, mais qui me semblent intéressants à partager.

Alors en voici un : le procès pour « Criminal Conversation » intenté par Lord Boringdon à Sir Arthur Paget.

De quoi s'agit-il concrètement ?

À l'époque de la Régence anglaise, le divorce était extrêmement difficile à obtenir. Il nécessitait un acte du Parlement, une procédure longue, coûteuse, et réservée de fait aux familles les plus fortunées et les mieux introduites. Pour la grande majorité des hommes mariés, elle restait hors de portée.

Lorsqu'un mari estimait avoir été trompé, il disposait toutefois d'un recours juridique particulier : poursuivre l'amant de son épouse pour « Criminal Conversation », souvent abrégé en Crim. Con. dans la presse et les conversations de salon.

Le terme peut prêter à confusion aujourd'hui : il ne s'agissait pas d'une conversation au sens littéral, mais d'un euphémisme juridique désignant les relations intimes entretenues avec une femme mariée sans le consentement de son époux. L'amant était poursuivi non pas pour avoir brisé un cœur, mais pour avoir porté atteinte aux droits légaux du mari sur son épouse, car en droit anglais de l'époque, l'épouse était en quelque sorte considérée comme la propriété de son mari. En cas de verdict favorable, le mari lésé pouvait obtenir de lourds dommages et intérêts.

Ce qui rendait ces procès particulièrement redoutables, et particulièrement délectables pour la presse, c'est que les preuves présentées au tribunal étaient souvent des lettres intimes. Des mots écrits dans le secret de la passion se retrouvaient lus à voix haute devant un jury, puis reproduits dans les gazettes pour le plus grand plaisir des lecteurs.

L'affaire Boringdon contre Paget

Durant l'été 1808, les journaux londoniens se passionnent pour une affaire opposant Lord Boringdon à Sir Arthur Paget. Lord Boringdon accuse le célèbre diplomate d'entretenir une liaison avec son épouse, Lady Boringdon.

Durant le procès du 19 juillet 1808, les lettres échangées par les amants sont lues devant le tribunal. La presse s'empare aussitôt de l'affaire et en publie les détails avec une avidité qui ne surprendra guère les lecteurs d'aujourd'hui, certaines choses ne changent pas.

L'affaire connaît un tel retentissement qu'un compte rendu imprimé du procès est publié presque immédiatement par Smeeton's Edition. Autant dire que c'était du pain béni pour les journaux de l'époque, mais aussi pour tous ceux qui prenaient plaisir à alimenter les commérages dans les salons londoniens.

Le verdict est spectaculaire : Sir Arthur Paget est condamné à verser 10 000 livres de dommages et intérêts au mari trompé, une somme colossale pour l'époque, équivalant aujourd'hui à plusieurs centaines de milliers de livres sterling. De quoi ruiner une réputation, et parfois une fortune.

Les scandales sentimentaux faisaient déjà vendre les journaux il y a plus de deux siècles...

Un dénouement inattendu

Ce qui est intéressant, c'est qu'une fois le procès terminé et le divorce difficilement obtenu, Sir Arthur Paget a épousé l'ancienne Lady Boringdon. Le scandale, les 10 000 livres, le jugement public, rien de tout cela n'avait éteint ce qui les liait. Comme quoi l'amour triomphe parfois malgré le scandale, et les grandes histoires se terminent rarement là où on les attend.

Et dans la romance historique ?

J'ai déjà croisé cette pratique dans une romance historique, The Devil to Pay d'Emma V. Leech. Le héros n'était pas traîné devant un tribunal, mais la menace d'un procès pour « Criminal Conversation » planait sur lui pendant une grande partie du roman, suffisamment pour créer une tension narrative redoutable. C'est précisément ce genre de détail historique qui donne à la fiction sa densité : quand le lecteur sent que le monde dans lequel évoluent les personnages a ses propres règles, ses propres dangers, ses propres issues possibles.

Si vous lisez de la romance historique, vous avez peut-être croisé cette pratique sans y mettre un nom. 

Alors, connaissiez-vous le « Criminal Conversation » ?

Sources historiques

Référence littéraire